La guerre économique : nouveau paradigme des relations internationales ou simple mot d'ordre ?

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Alors qu’en cas de conflit armé, le droit international utilise le concept de conflit armé international à la place du concept de guerre, la compétition économique est définie en terme de « guerre économique ». Se pose alors la question de savoir si le mot « guerre » peut être employé quand il s’agit essentiellement de compétitivité, de concurrence, de conquêtes de marchés, de rivalités économiques ?

Alors qu’en cas de conflit armé, le droit international utilise le concept de conflit armé international1 à la place du concept de guerre, la compétition économique est définie en terme de « guerre économique ». Se pose alors la question de savoir si le mot « guerre » peut être employé quand il s’agit essentiellement de compétitivité, de concurrence, de conquêtes de marchés, de rivalités économiques ?

Juridiquement, l’utilisation du régime de guerre nécessite une déclaration de guerre, l’utilisation d’armes, et le conflit doit opposer des belligérants, c’est-à-dire des Etats. Le rapprochement du mot guerre au concept d’affrontements économiques est dû à l’existence dans les deux cas d’un conflit d’intérêts. En effet, l’affrontement économique peut être défini comme l’opposition entre Etats autour d'enjeux économiques, industriels ou commerciaux2. L’existence d’une guerre économique mondiale serait fondée sur le fait que la mondialisation induirait une concurrence entre les Etats. Cette concurrence provoquerait des conflits d’intérêts qui dégénéreraient en « guerre » en raison de l’implication des Etats et des pratiques déloyales utilisées3. Selon l’expression de Christian Harbulot « la main de l’Etat s’est substituée à la main invisible du marché, ce qui remet en cause le discours libéral puisque le jeu de la concurrence est ainsi faussé ». Par conséquent, la guerre économique pourrait se définir comme la mobilisation de l’ensemble des moyens économiques d’un Etat à l’encontre d’autres Etats pour accroître sa puissance ou le niveau de vie de ses habitants en conquérant notamment des marchés afin de créer des emplois et des richesses à l’intérieur de l’Etat au détriment des autres Etats4.

Cette définition des affrontements économiques en terme de guerre semble confondre l’usage de la force pour faire fléchir un adversaire politique avec la dimension conflictuelle des rapports de forces économiques car l’économie, même si elle véhicule des appétits de pouvoir, a toujours pour objet de produire et d’échanger, alors que la guerre vise à soumettre ou à dépouiller l’autre5. Or, les affrontements économiques opposent essentiellement les entreprises qui n’ont pas de compte à rendre à l’Etat, ce dernier ne pouvant en outre leur imposer de stratégie. Par conséquent, les affrontements économiques ne sont pas régis par l’utilisation de la force par un Etat mais correspondent à un conflit d’intérêts entre entreprises. En effet, si la guerre a un but politique, qui est la conquête du pouvoir, au contraire les affrontements économiques n’ont pour but que la conquête de richesses, et n’ont de sens que s’ils sont rapportés à un tiers, l’acheteur, qui est l’arbitre de ce conflit6. De fait, la guerre emporte une notion de victoire, d’écrasement de l’adversaire, or ceci n’est pas possible dans les affaires économiques du fait de l’existence de l’acheteur car le conflit entre entreprises doit lui profiter et non lui nuire en réduisant, par exemple, le rapport qualité prix en raison de la disparition d’un concurrent.

Ensuite, la notion de guerre économique ne semble pas pouvoir être employée dans le cadre des affrontements économiques, car s’il est vrai que les Etats interviennent parfois, cette intervention n’est pas générale pour trois raisons. D’abord, du fait de la difficulté aujourd’hui pour définir la nationalité d’une entreprise. Ensuite, car l’intérêt des entreprises ne coïncide que fortuitement avec l’intérêt de l’Etat. Enfin, car l’Etat doit penser avant tout au bien être de la collectivité dans son ensemble.

Enfin, la notion de guerre économique ne peut être utilisée, à notre avis, pour définir les affrontements économiques car si en cas de guerre les Etats ou les alliances d’Etats se font la guerre jusqu’à la victoire totale, les entreprises, quant à elles, peuvent être tout à la fois concurrentes et partenaires. Toutefois, ce débat sur l’existence d’une guerre économique ne doit pas faire oublier que la mondialisation de l’économie engendre des défis aux entreprises mais également aux nations. Ainsi l’Etat, et notamment la France, doit, pour le bien de la collectivité, prendre conscience de ces défis et lutter contre les pratiques déloyales en édifiant un environnement favorable aux entreprises françaises dans cette nouvelle concurrence. Et dans cette prise de conscience, l’avantage de l’utilisation du langage guerrier est d’être mobilisateur, son inconvénient étant de faire renaître les nationalismes et donc les antagonismes entre les nations.

En conclusion, le débat sur le concept de guerre économique est une guerre des mots qui fait oublier l’essentiel : la France et ses entreprises sont engagées dans une concurrence mondiale féroce et rapide d’où seuls les plus adaptés sortiront vainqueurs. Même si le terme guerre économique semble inexact, nous ne pouvons pas nier que les Etats et les entreprises se livrent une compétition acharnée comme l’énonce Guy Caron de la Carrière7 « au temps de la globalisation et de la concurrence mondialisée, la guerre économique est un abus de langage et la paix dans l’économie une illusion ». Force est, cependant, de constater que « l’appui des États à la conquête des marchés n'est pas un fait nouveau. Il est un élément fondateur du monde judéo-chrétien, et constitue une toile de fonds souvent oubliée des grands équilibres géoéconomiques actuels. Le fait nouveau réside dans la nature organisée et systématique de cet appui, empruntant au monde de l'entreprise ses méthodes, ses outils, et sans doute une partie de sa culture »8. A l’heure actuelle, nous sommes plutôt à l’air de la géoéconomie et de l’intelligence économique qu’à l’heure de la guerre économique.

1 . Cf. protocole additionnel n°1 de 1977 aux conventions de Genève.
2 . Hélène Masson, Dictionnaire de la mondialisation sous la direction de Pascal Lorot, édition ellipses, p. 13.
3. En effet, la place de l’Etat dans le monde se définirait aujourd’hui par rapport à son pouvoir économique et non plus politique.
4 . Pascal Boniface, Les guerres de demain, édition Seuil, page 120.
5 . François Léotard, « Pour une mobilisation de l’économie », Revue des deux mondes, avril 1995, p. 63.
6 . Christian Schmidt, Penser la guerre, penser l’économie, édition Odile Jacob, notamment p. 38 et suivantes.
7 . Dictionnaire de la mondialisation sous la direction de Pascal Lorot, édition ellipses, p. 218.
8 . Philippe BAUMARD, Introduction à la géoéconomie, Economica 1999, p. 203.